Entre souvenirs de guerre et quête de beauté, le réputé designer de mode Andy Thê-Anh se raconte

Texte: Andy Thê-Anh

English version

Je suis arrivé du Vietnam en 1981 à Sainte-Thérèse à l’âge de 16 ans avec mes grands-parents, mes deux sœurs, mon oncle et mes tantes et cousins. Nous étions dix. 

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Je suis arrivé en plein hiver avec un tapis de neige blanche, bien que les sapins verts ne m’étaient pas étrangers. Mon intégration presque immédiate à l'école secondaire en français s’est déroulée assez facilement. Au Vietnam, j’apprenais la langue française au primaire. Je n’ai pas ressenti ni vécu de discrimination. À l’époque, il y avait une vague de sympathie envers les réfugiés qui arrivaient en nombre important par bateau de l’Asie, communément appelé les « boat people ». Moi, j’ai eu de la chance! Je suis venu en avion! Notre famille a été parrainée par l’une de mes tantes immigrées à Montréal dans les années 70. 

Je suis originaire de Saïgon, d’une famille bourgeoise et intellectuelle. Ma grand-mère était la cousine du dernier empereur vietnamien. Je suis le seul garçon de la famille. J’ai grandi pendant la guerre, protégé et gâté par mes grands-parents. Ils me cachaient tout. Cela m’a permis d’être inconscient de ce qui se passait à l’extérieur, à l’extérieur de mon univers, de mon moi. 

À Montréal, je suis me tellement bien adapté que les gens pensent que je suis né ici. C’est assez rare qu’on me pose des questions sur ma vie ou mes origines. Je me suis peut-être trop adapté, qui sait!  

Ma devise a toujours été : « Si l’on regarde trop le passé, il nous empêche d’avancer ». Je me suis toujours dit : tu n’es plus au Vietnam, tu es maintenant ici au Québec et si tu veux t’intégrer alors oublie le passé!

On peut donc comprendre que j’ai vécu une période où j’ai renoncé à ma culture, à mes origines, à mon pays. Mais plus tard, j’ai réalisé qu’on ne peut renier là d’où on vient.

Trois évènements m’ont ramené à mon passé

Un reportage de Télé-Québec sur les « camps de rééducation », comme le régime communiste se plaisait à les appeler. J’ai vu les anciens militaires du régime de la République « retenus » au camp pour ne pas dire prisonniers! Ils avaient tous le teint grisâtre, les yeux absents et le visage osseux alors que le gouvernement les disait bien traités et que leur vie n’était pas en danger! L’injustice, le mensonge et la souffrance vécue par ces gens ont provoqué chez moi une reconnexion instantanée avec mon pays d’origine. J’ai pleuré…

Le deuxième évènement s’est produit lors d’un voyage à Toronto. Chaque année, j’y retourne voir ma famille et durant mes loisirs, j’ai écouté un dossier télévisé sur le Vietnam. C’était particulièrement touchant, car le reportage racontait la vie de personnes y vivant encore avec toutes les difficultés à rejoindre les deux bouts. Les jeunes enfants de 7 ou 8 ans… travaillant dans la rue pour aider leurs parents... J’ai craqué sous ses images! Je me suis mis à pleurer encore une fois... 

Par la suite, j’ai tenté de fuir tout ce qui était en lien avec le Vietnam pour éviter ce genre d’émotions. Mais un second reportage sur la vie de personnes ayant vécu la guerre a eu raison de moi. En entendant les témoignages et la voix de ces personnes (plutôt que celle du gouvernement), en voyant comment se débrouillent ces personnes dans un pays après plus de 30 ans de guerre civile, près d’un siècle de colonisation française et plus d’un millénaire de domination chinoise… J’ai pleuré de nouveau...

J’ai ressenti de la culpabilité, la culpabilité d’avoir fuit. De voir la misère dans ces reportages m’a porté à dire que j’aurais pu être à la place de ces gens. La culpabilité d’avoir mieux sans effort… La culpabilité d’avoir une vie remplie de libertés alors que pleins de gens de mon pays vivent encore dans la censure et la pauvreté…

Après tant d’années de distance avec le Vietnam, j’ai finalement renoué avec ma culture, mon pays, mais cette fois, sans culpabilité. J’accepte mon statut privilégié, je comprends mieux ma situation, et maitrise davantage mes émotions. Je reprends conscience de ce qui se passe au Vietnam, sans trop de jugements… Je réécoute la musique et regarde les films vietnamiens avec une certaine indulgence. J’observe l’évolution de ce pays, mon premier pays, et ce, sans trop le critiquer… Je réussis à faire la paix avec ma culpabilité, avec mon moi.

J’ai été acculturé avant d’arriver au Canada. Au Vietnam, j’apprenais déjà le français à l’école. Mais quand je vois les réfugiés qui arrivent au Québec, je sais que ce n’est pas facile pour eux. Pour moi, ce fut assez facile. Pour mes tantes et mes oncles, ce fut très difficile, plus difficile pour s’adapter, se trouver du travail, s’intégrer. Ils ont dû déménager à Toronto. Au Vietnam, mon oncle enseignait le français à l’université et mes deux tantes étaient respectivement comptable et professeur d’anglais. En arrivant au Québec/Canada, mon oncle travaillait comme concierge et mes tantes possédaient trois emplois chacune pour joindre les 2 bouts. Pour leur force et leur attitude, je les admire… Ils ont été en mode survie toute leur vie, au Vietnam et ici…  

Quelques années plus tard, mon oncle a été engagé de nouveau comme professeur de français, l’une de mes tantes comme comptable pour un organisme aidant les immigrants et l’autre, comme secrétaire dans une clinique médicale. Tous ont conservé leur emploi respectif jusqu’à leur retraite…

Et moi, le métier que j’ai choisi s’oppose aux images et aux faits de la guerre. J’ai choisi un métier pour promouvoir la beauté, le beau! Je suis dessinateur de mode. J’ai brisé le stéréotype du Vietnamien : le stéréotype qui veut que tout vietnamien soit médecin, pharmacien ou avocat. Dans mes actions pour promouvoir la beauté, mes valeurs demeurent le respect, l’intégrité et l’honnêteté.

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Mes parents, si vite disparus

Je ne les connais pas beaucoup... Je les ai perdus à l’âge de 3 ans. J’ai donc été élevé par mes grands-parents maternels.

Quelques souvenirs et histoires racontées…

Ma mère devait épouser un homme de son rang (noblesse), mais elle tomba amoureuse de mon père et décida de l’épouser même s’il était simple soldat. Mon père venait d’une famille modeste de la campagne, sans titre ni grande fortune et son métier était précaire. Le scénario classique, quoi!

Quelques années plus tard, alors que j’avais 2 ans, mon père accéda à un niveau élevé dans l’armée république vietnamienne. Sur sa mort, on détient 2 théories : soit il est décédé lors d’un accident en hélicoptère, soit il a été assassiné par les communistes… Mon père fut le premier général de division tombé au combat, car il dirigeait des troupes au front.

Ma mère voyageait toujours avec mon père, car elle s’occupait et prenait soin des soldats blessés, des veuves et des enfants de militaires. Moi, je les suivais partout. Mes parents me prenaient souvent avec eux en allant visiter les soldats blessés entre deux combats.

Mais ce jour-là, le destin en a décidé autrement… Le dernier jour où je les ai vus…

L’hélicoptère de mon père était défectueux. Des Américains leur ont offert de monter avec eux. Je voulais les suivre même s’il n’y avait pas de place pour moi… Quand j’ai grimpé à bord, ma mère m’a dit : “Descend, descend”. Je suis donc redescendu sur le tarmac rejoindre le tuteur, un soldat au service de mon père. Mes parents sont morts 15 minutes après le décollage...  

J’en comprends que ma vie était destinée à être vécue.

Ma grand-mère, mon inspiration

J’admire ma grand-mère! C’est grâce à elle que je suis devenu qui je suis. Elle et mon grand-père ont décidé d’élever moi et mes 2 sœurs avec mon oncle et mes tantes plutôt que de nous placer à l’orphelinat. Quelle chance! Car à ce moment, on envoyait les orphelins de guerre dans les orphelinats gouvernementaux, une pratique courante pour les enfants des militaires.

Ma grand-mère provenait de la royauté. Elle fut élevée dans les principes, la dignité et la richesse. Quand les communistes arrivèrent, nous avons tout perdu... Morceau par morceau... Ma grand-mère vendait un meuble à la fois pour nourrir la famille. Cela faisait tout drôle d’arriver à la maison et de s’apercevoir que des choses avaient disparu… un meuble, un vase, une toile…

Nous étions une cible pour le régime. Ma sœur aînée fut exclue de l’université. Nous, enfants de militaires de l’ancien régime, n’avions aucun avenir possible dans un Vietnam maintenant communiste.

La famille de mes grands-parents a fui la guerre 3 fois. Ma grand-mère a perdu 2 de ses 5 enfants et son gendre pendant la guerre. À travers tous ces événements, elle restait souriante. À chaque jour au lever, elle apparaissait coiffée, maquillée et bien mise, prête à aller au marché. Elle était pleine de dignité même si c’était parfois difficile à trouver durant ces périodes d’incertitude et de misère. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre; pas une seule fois...

Elle a été pour moi, et le restera pour toujours : une inspiration, un modèle de résilience et de force, un modèle de beauté! Si j’étais écrivain : c’est son histoire que je raconterais!

Et aujourd'hui

En grandissant à Montréal et en évoluant dans le milieu de la mode, je n’ai jamais senti le besoin d’être quelqu’un d’autre que moi-même. J’ai toujours assumé qui j’étais, incluant mon orientation sexuelle. Je me suis toujours dit : Tu es gai, OK, ça devient qui tu es et non un sujet de conversation. Je n’ai jamais senti le besoin d’adapter mon comportement aux gens. J’ai toujours été qui je suis sans brusquer. Ma devise a toujours été et sera toujours : respecte les autres et ils te respecteront. Je n’ai jamais connu la discrimination, le racisme, et ce, sous aucune forme.

Aujourd’hui encore à 52 ans, j’ai toujours besoin de changement, de mouvements. J’aime me mettre au défi. Les choses statiques ou trop stables m’ennuient. Peut-être est-ce un trait d’immigrant? Accepter difficilement le côté paisible du bonheur tranquille? J’ai toujours ce sentiment de « Mon Dieu qu’est-ce qui va m’arriver? ». Je me demande toujours si c’est parce que je suis immigrant ou si c’est ma personnalité… Peut-être est-ce tout simplement la nature d’un survivant?

Guy_et_Andy283.jpgMais encore une fois, à 52 ans, je me trouve chanceux! Encore plus que chanceux, car je viens marier l’homme que j’aime depuis 25 ans, cet été devant famille et amis! Devant, les gens qui nous sont chers et qui ont toujours été là, à chaque étape de notre vie. 

Comme tous les immigrants, nous avons chacun notre histoire, notre façon d’évoluer, de s’adapter aux changements de la société — comme chaque immigrant ou réfugié arrive au Québec avec sa propre histoire et son vécu. Chacun à sa façon, à son rythme, trouver sa place dans la société... juste les épauler, les guider et surtout, de ne pas juger.

On demande souvent aux personnes immigrantes de s’intégrer, sans trop prendre le temps d’expliquer nos modes de vie et comment fonctionne notre société. Alors cela entraîne certaines confrontations. Non, il ne faut pas tout accepter, mais il y a ce qui nous appartient et ce qui appartient à l’autre... On est d’accord que les immigrants doivent s’adapter, mais il faut les accompagner dans leur intégration, car :  

Notre liberté s’arrête là où commence celle de l’autre…

Andy


Andy Thê-Anh, créateur de mode basé à Montréal, est reconnu comme l'un des meilleurs stylistes canadiens.


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