L'approche narrative

Un modèle d’intervention qui ouvre la porte vers la « continuité de soi »

Un texte de Véronique Harvey
T.S. psychothérapeute, membre du réseau des thérapeutes du RIVO

IMG_8139-3.jpg

En février et mars dernier, dix-huit cliniciens du RIVO, dont moi-même, avons reçu une formation sur les pratiques narratives, offerte par André Grégoire, formateur expert en cette approche.

C’est en 2011, lors d’une de ses formations, que j’ai fait la connaissance d’André, psychologue, qui s‘intéresse avec passion à l’application de l’approche narrative dans divers contextes thérapeutiques. Il a développé une session de formation spécifique inspirée de ce modèle pour l’intervention en contexte de trauma. Je lui avais parlé du RIVO et du travail de ses thérapeutes qui, comme moi, interviennent auprès des personnes réfugiées. André s’est montré fort intéressé à notre domaine d’intervention, et en a découlé cette formation offerte à nos membres cliniciens.

La rencontre fut riche et stimulante, car l’appariement entre le modèle d’intervention narrative et les besoins de la clientèle du RIVO est évident. La formation fut un succès et les intervenants du RIVO ont pu élargir leur palette d’outils en intervention.

Qu’est-ce que l’approche narrative?

Bien que peu connue au Québec, l’approche narrative est diffusée depuis plus de 25 ans. Elle a été initiée par Michael White (travailleur social australien) et David Epston (anthropologue et travailleur social néo-zélandais)

Il s’agit d’une approche innovante à bien des points de vue, fondée sur l’idée centrale que les récits que nous produisons en permanence – dans un environnement social donné, bien entendu – façonnent notre vie. Ces récits peuvent couvrir un large spectre, allant de celui de nous enfermer dans une posture de victime à celui de nous redonner du pouvoir et nous libérer. Il existe toujours une multiplicité de points de vue et d’histoires possibles pour rendre compte d’une situation. Transposée aux contextes traumatiques, l’approche narrative offre à la personne des avenues pour réécrire l’histoire de victimisation et de déshumanisation dans laquelle celle-ci se retrouve souvent enfermée et pour, entre autres, rechercher et raviver les histoires de résiliences et des forces de la personne. Comme l’exprimait le philosophe Michel Foucault : « Il n’y a pas de relation de pouvoir sans résistance ». Ce sont souvent ces histoires parallèles de résistance-résilience qui sont annulées dans les contextes traumatiques et que, par la force de la narration qu’offrira le clinicien, la personne pourra ainsi rétablir une connexion avec sa trajectoire d’identité d’avant le drame. 

Les concepts de base de la thérapie narrative 

La vie de chaque personne est faite d’une multitude d’histoires en progression, chacune de celles-ci pouvant être considérée selon diverses perspectives et pouvant avoir une multitude de résultats.

Dans Narratives Means To Therapeutic Ends publié en 1990, Michael White et David Epston décrivent les phases de la thérapie narrative avec les principes suivants :

a) la personne qui consulte décrit le problème (son scénario dominant),

b) cette personne est encouragée à questionner et à mettre à distance cette histoire négative et invalidante qui est souvent devenue la « vérité de vie », à l’aide notamment d’une modalité dite d’« externalisation du problème »,

c) le thérapeute aide la personne à initier et créer des récits plus utiles et plus satisfaisants en explorant les aspects de la vie de la personne occultés par le problème ou laissés « à la marge » par l’histoire dominante (exceptions positives, initiatives contre le problème, agirs de résiliences)

L’approche narrative est reconnue pour ses entretiens de « ré-écriture » ou de « re-narration ».

À travers l’approche narrative, il est possible d’accueillir tant la douleur que le potentiel actif de la personne.
(André Grégoire) 

Dans les contextes de trauma

Les personnes profondément atteintes par les conséquences de la violence organisée peuvent être envahies par les souvenirs du passé et deviennent parfois déconnectées d’elle-même. Les symptômes peuvent inclure les cauchemars, les « flashbacks » et même la dissociation, un état où la personne est présente physiquement, mais ailleurs mentalement. L’identité de ces personnes est souvent contaminée par l’événement ou la séquence d’événements qu’elles ont subis ; ces personnes en viennent souvent à vivre « à côté » de leurs préférences de vie. Dans ces situations, il faut reconstruire un « socle de soi » positif et utile pour faire face au passé cauchemardesque qui a envahi la vie de la personne et l’empêche de vivre une vie satisfaisante. Au cours de ce processus, la personne sera encouragée à prendre position face à l’injustice subie, passant ainsi d’un statut de victime impuissante à une « identité résiliente » de battante, militante de ses valeurs et de la préservation de son intégrité.

On entend souvent, « je ne suis plus moi-même » ou « je n’ai pas été moi-même ». La personne est figée dans le temps. Une seule histoire envahit toute la vie. Suite au trauma, il y a une rupture dans la continuité de la vie de la victime. Elle vit dans un monde parallèle. (André Grégoire)

Il s’agira donc d’« ouvrir » l’expérience du trauma – avec tout le soin et la délicatesse possibles – pour aider la personne à « récupérer » et honorer les résiliences qu’elle a su manifester tout au long du trauma, et ainsi « paver la voie » pour cette personne à la reconnexion et à la reconstruction d’une identité harmonieuse.

J’ajouterais qu’à mon avis, l’approche narrative, dans son processus de ré-écriture, fait plus que donner une cohésion à l’histoire de vie et de l’espoir pour l’avenir ; elle insuffle de l’inspiration pour poursuivre la suite de son histoire. Dans l’inspiration, il y a une force de vie créatrice qui permet au nouveau récit de vie de se construire ainsi qu’à la victime de se réinventer. L’espoir est comme une fenêtre qui fait entrer la lumière, mais lorsqu’on offre de l’inspiration, c’est une porte qui s’ouvre à travers laquelle le survivant peut entamer une démarche vers un changement. 

En résumé, cette approche ne fait pas que re-visiter et corriger une interprétation du passé ; elle offre des outils de restauration de la dignité et de l’estime de soi. Elle redonne de la force et la capacité de la personne à se projeter dans un présent et un avenir plus ouvert et accessible. Elle permet à la personne qui a été victimisée de « recoudre le fil de sa vie » et d’exister pleinement, avec emprise sur ses moyens, son affirmation de soi et son potentiel.


En tant que clinicienne, cet échange m’a donné un vent d’optimisme et je me sens mieux outillée pour pouvoir offrir à mes clients une perspective d’avenir plus lumineuse. 

Merci André, et merci aussi à mes collègues du RIVO d’avoir accepté d’embarquer dans cette aventure. Suite à cette formation, il semble y avoir un bel enthousiasme de la part des participants envers cette approche. Je perçois déjà ses bienfaits dans ma pratique auprès des personnes ayant subi de la violence organisée.

Pour ceux qui souhaiteraient développer et approfondir l'approche narrative :

André Grégoire est psychologue, psychothérapeute. Il a été pendant plusieurs années codirecteur du Centre de psychothérapie stratégique à Montréal. Depuis plus de 20 ans, il s’intéresse à l’approche narrative ; il a eu des contacts réguliers avec Michael White et David Epston, initiateurs de ce modèle.

Ressources

Formation de David Epston (cofondateur)

Insider Witness Practices : Performing Hope and Beauty in Narrative Therapy

Formation au Vermont (E-U), juin 2017

images.jpeg

Sites Web

Re-authoring Teaching

Dulwich Centre 

Lectures suggérées sur l’approche narrative initiée par Michael White et de David Epston

livre.jpgLivre : WHITE, Michael et EPSTON, David.(1990), Narrative Means To Therapeutic Ends, New York, Norton.  Traduction française (2003). Les moyens narratifs au service de la thérapie, Bruxelles, Satas

Livre : MORGAN, Alice (2000). What is Narrative Therapy? An easy-to-read introduction, Adelaïde, Dulwich Centre Publications. Traduction française (2010). Qu’est-ce que l’approche narrative ? Paris, Hermann.

 

 


Faire un don Devenir bénévole
Blogue Pardonner à son bourreau
Un texte de Véronique HarveyT.s., psychothérapeute, membre du réseau RIVO En cette Journée mondiale du soutien pour les victimes de...
Un texte de Véronique HarveyT.s., psychothérapeute, membre du réseau RIVO...
Facebook

Facebook

Restons en contact