Rencontre avec "M", une survivante

Un témoignage de Cyril Lochon, réalisateur

J’ai rencontré « M » un jour d’octobre.

J’étais accompagné de Véronique, thérapeute et responsable des communications pour le RIVO et nous devions filmer le témoignage de M pour le diffuser sur le site internet de l’organisme. 

Avec une naïveté qui m’apparaît rétrospectivement confondante, j’ai demandé à Véronique :
« C’est une histoire dure ?
Celle-ci me répondit sans détour : Tu sais, elles le sont toutes. »
J’étais donc prévenu. 

 

Néanmoins, lorsque M se présenta chez moi (c’est là que devait avoir lieu le tournage), je fus surpris de découvrir une jeune Indienne dont le visage, duquel ressortaient d’immenses et magnifiques yeux bleus gris, affichait un large sourire laissant deviner une personnalité pétillante et dynamique. 

Nous échangeâmes quelques politesses de circonstance, puis je l’ai invitée à s’asseoir sur le sofa du salon. Une fois que nous fûmes installés, que la caméra fût prête à tourner, je lui ai signifié qu’elle pouvait commencer son témoignage quand elle le désirerait. 

Il y eut alors un bref moment de silence, une dizaine de secondes tout au plus, durant lesquelles son visage jusque-là si jovial laissa entrevoir quelque chose d’infiniment plus sombre. 

« J’ai dû quitter mon pays, car j’ai été violée par mon père et la police. »

L’aveu était d’autant plus brutal qu’elle le fit d’une voix froide, presque métallique, accompagné d’une dureté jusque-là insoupçonnable dans son regard clair. 

« Je vivais dans une toute petite pièce et je n’avais pas le droit de parler à qui que ce soit, car mon père ne voulait pas que l’on sache ce qu’il m’avait fait. Une fois,  j’ai essayé de m’enfuir, mais la police m’a rattrapée et m’a violée devant lui. Ils m’ont promis de recommencer si j’essayais de m’échapper à nouveau. Là-bas, je n’avais aucune dignité, je vivais dans une petite pièce, c’est tout.»

À ces mots, son regard se perdit dans le vague, peut-être retrouvait-elle la petite pièce d’une maison quelque part en Inde. Elle reprit le fil de son récit, mais à présent on la sentait progressivement submergée par la tristesse et la douleur que suscitait l’évocation de ses souvenirs atroces. La dureté qu’elle avait affichée quelques minutes auparavant n’était qu’une façade. 

« Ma mère a payé un homme pour qu’il organise ma fuite dans un pays où je serais en sécurité. Elle me disait : Si je ne peux pas te donner une bonne vie, au moins je peux tenter de te donner une meilleure vie.  Ce ne fut pas facile, car elle a dû vendre beaucoup de choses pour réunir les 15 000 $ nécessaires à cette entreprise. Au total, il a fallu onze ans pour que je quitte mon pays. La dernière année, j’ai dû la passer cachée dans différents endroits en attendant d’obtenir mes papiers, car mon père est un homme très puissant avec de nombreuses relations. Jusqu’à ce que je sois assise dans l’avion pour le Canada, je n’étais pas sûre de réussir. 

Je suis finalement arrivée ici en 2009... (elle buta sur la date, laissant couler quelques larmes, puis, au prix de ce qui me semblait être un effort considérable, elle continua…) mais en 2010, mon père a su que ma mère avait organisé ma fuite, et pour cela il l’a tuée...» 

La phrase claqua comme une déflagration, suivie d’une minute de silence, hors du temps et des réalités du monde, à tout le moins du mien. Elle finit par ajouter, la voix étranglée par l’émotion: « C’est une bonne chose que je sois venue ici, mais j’ai perdu ma mère...»

Il nous fallut interrompre l’entretien. 

Jusqu’à présent je n’avais jamais été confronté à quelqu’un ayant connu un tel degré de souffrance. Rien dans ma vie et mes expériences passées ne me permettait de l’appréhender. Au mieux, je pouvais offrir une empathie sincère mais creuse, qui ne parvenait pas à cacher mon désarroi. Je suis sorti sur la terrasse fumer une cigarette pour fuir la tension qui s’était progressivement installée dans la pièce tout autant que mon sentiment d’inutilité manifeste. Je laissai Véronique, plus habituée à ce genre de situation, apporter le réconfort dont M avait besoin en cet instant; elle lui offrait une écoute et une compréhension qui semblaient ne pas avoir de limites. C’est là, en l’observant à travers la fenêtre, que j’ai réellement compris le travail gigantesque qu’accomplissait le RIVO depuis tant d’années. 

Quelques minutes plus tard, elle me fit un geste de la main pour me signifier que M était prête à reprendre le fil de son histoire. 

« Ici, ma vie a changé, mais ce fut au prix de celle de ma mère.»  

C’est sur ce tragique constat que commença sa vie au Canada, une vie qui, si elle lui assurait la sécurité, n’était pas facile pour autant. 

« J’ai rencontré des gens très gentils qui m’ont aidée, mais ils avaient toujours une question sur leur visage : Pourquoi est-elle ici ? Pourquoi est-elle seule ? Et je n’avais pas de réponse à leur donner. C’était une période difficile, car je ne savais rien faire, je n’avais jamais travaillé de ma vie. Je ne savais pas comment survivre. » 

Peu de temps après son arrivée, elle passa une visite médicale, suggérée par le service d’immigration inquiet des nombreuses cicatrices, ainsi que des marques de brûlures qu’elle portait sur ses bras. 

« Je suis allée dans un CLSC. Lorsqu’ils ont vu mes cicatrices, ils ont été choqués et ils ont compris que j’avais besoin de parler de tout ce que j’avais en moi. C’est là qu’on m’a mise en contact avec le RIVO, et à partir de là ma vie a complètement changé.»  

Par l’intermédiaire du RIVO, elle rencontra un certain « D » qui deviendra son thérapeute. Celui-ci va progressivement l’aider à surmonter son traumatisme, sa peur de rentrer en contact avec les autres, mais aussi à prendre goût à une vie dont elle n’avait jamais réellement pu ressentir la saveur. Il lui prodigue aussi des conseils pour faire des choses en apparence aussi simples que de consulter un site internet et l’aiguille dans ses démarches pour trouver un emploi. Il sera là aussi lorsqu’elle devra passer devant un juge de l’immigration pour obtenir son statut de réfugié. Un moment qui suscite beaucoup d’angoisse chez ces personnes qui, pour obtenir le précieux Sésame, doivent au cours d’un entretien faire la preuve des sévices subis impliquant de revivre l’horreur devant une audience dont la stature juridique, et l’objectivité qui lui est associée, offre en apparence peu de compassion.  Avec comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, la perspective terrifiante de devoir retourner chez eux s’ils ne convainquent pas. 

« Lorsque je pensais à la possibilité d’être renvoyée, je me disais : Non, je  n’y retournerai pas. J’habite au 18e étage et je peux sauter. Si la police frappe à ma porte, je saute. » 

Au final, elle obtiendra son statut de réfugiée et sera donc autorisée à rester sur le territoire canadien. De nouveau submergée par l’émotion, elle évoque cette journée de novembre où elle sut qu’elle n’aurait pas à se jeter dans le vide. 

« C’était une journée froide et pluvieuse, et je suis allée dans une église. Je voulais remercier Dieu, maintenant j’allais pouvoir vivre, car je restais au Canada. J’y suis restée longtemps, trempée par la pluie et frigorifiée. Certaines personnes présentes m’ont dit que je ne devais pas rester là comme ça, que j’allais être malade. Mais moi, je voulais juste rester, avoir froid et me convaincre que j’allais rester au Canada. C’était un sentiment nouveau et merveilleux. Même encore maintenant, lorsque l’hiver arrive, je suis heureuse, car cela prouve que je suis bien au Canada et non pas en Inde. " 

"Je dois remercier le RIVO, car c’est grâce à eux et à D que tout cela a été rendu possible. »  

À ces mots, elle nous regarda et arbora de nouveau le sourire avec lequel elle s’était présentée à nous deux heures plus tôt, et s’il avait perdu sa légèreté, ce sourire continuait à évoquer l’espoir. 

Un texte de Cyril Lochon, réalisateur

 

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 "M"

Réalisation et montage: 
Avec la collaboration de Yves Médam


 

 

 


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