La fierté gaie en Algérie, en toute discrétion

Bien que la semaine de la Fierté Montréal se soit terminée le 20 août dernier, les enjeux auxquels font face les personnes LGBTQ se perpétuent: discrimination, persécution, atteinte à la vie. Plusieurs de ces personnes sont forcées de fuir leur pays d’origine pour trouver une société plus ouverte, accueillante et tolérante, comme le Québec. 

RIVO est Fier de mettre en lumière le témoignage de Tamila Hachemi, une jeune femme d’origine algérienne, qui a travaillé en tant que psychologue auprès des personnes LGBTQ.

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Je m'appelle Tamila et je suis psychosociologue clinicienne de formation. Je suis actuellement stagiaire en intervention psychosociale à la Maisonnée, un OSBL offrant des services d’accueil et d’aide à l’intégration des migrants à la société québécoise.

Originaire d'Algérie, je suis au Québec depuis trois mois maintenant. Au terme de la semaine Fierté Montréal (10 au 20 août dernier), j’ai pris l’initiative de parler de la réalité des personnes « lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres et queer » (LGBTQ) en Algérie et des violences physiques, mentales et sociales qui leur sont encore infligées aujourd’hui.

Quel émerveillement pour moi de voir la cause de cette communauté affichée en grand sur la place publique à Montréal, bannière arc-en-ciel au vent. Qu’il est difficile de se rappeler alors que dans de nombreux états, les personnes LGBTQ sont considérées comme criminelles. Si je dois parler de mon expérience en Algérie, je citerai tout d’abord l’Article 338 du code pénal algérien, qui stipule que :

Tout coupable d’un acte d’homosexualité est puni d’un emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 500 à 2 000 dinars algériens (DA), si l’un des auteurs est mineur (moins de 18 ans). La peine à l’égard du majeur peut s'élever à trois ans d’emprisonnement et 10 000 DA.

Pouvez-vous imaginer le vécu de ces personnes, vivant dans l’incertitude quotidienne et la peur de se voir dénoncer par un témoin « de bonne foi » (voisin, cousin, ami)? Pouvez-vous imaginer les sévices moraux et physiques auxquels ils essayent d’échapper chaque jour, dans la honte, la peur et la détestation de soi ?

Condamnées, rejetées, persécutées, les personnes gaies et transgenres correspondent pour le commun des Algériens à des déviants malsains, vivant dans le péché et l’excès, « malades » pour la plupart et nécessitant un suivi psychologique, voire psychiatrique. De nombreux échanges avec mes confrères algériens m’ont permis de comprendre que beaucoup de parents continuent à consulter et demander au psychologue que leur fils/fille gai(e) soit « guéri(e) ».

Comme dans beaucoup d’endroits encore aujourd’hui, aucune distinction n’est faite quant aux différentes dimensions de la sexualité possibles. Gais, lesbiennes, bisexuels, transgenres, intersexuels, asexués, voire même paraphiles et androgynes, tous se voient mettre dans le même sac, qui porte le nom de « déviants ».

Dans cette société patriarcale, il n’est pas étonnant de voir que les rapports amoureux entre hommes sont ceux qui viennent le plus heurter les mentalités. L’image suprême de la masculinité algérienne ne peut, hélas, souffrir d'aucune remise en question; les hommes gais, mais aussi transgenres, paraphilies, ou « queers » se voient traités comme des pestiférés, des « contre nature » de mauvaise vie, des pervers prêts à transmettre leur mal. Or, à défaut d’être plus nombreuses, ces personnes sont celles qui sont les plus visibles, donc les plus vulnérables aux agressions. Il est impossible de compter le nombre de personnes LGBTQ agressées, violées et séquestrées chaque jour, car il n’est pas rare d’entendre de telles nouvelles au quotidien, sans pour autant que les foules se dressent.

Encore en novembre dernier, une vidéo postée sur Facebook montrait le lynchage public d’une personne transgenre. Ce qui ne donna suite à aucune plainte, ni à aucune réaction des défenseurs des droits de l’homme, pour dénoncer cet acte.

Avant même de parler d’acceptation ou d’intégration, parlons donc de danger, parlons d’incertitude, parlons de peur. La peur de se faire dénoncer, de sortir dans son propre quartier, d’aller à son université, de se faire ramasser par les rafles des policiers et gendarmes qui infligent souvent des humiliations publiques, la peur de se voir emprisonné dans un de ces lieux réservés dans les prisons d’Alger ou d’Oran. Ces derniers sont souvent des hangars aménagés en dortoir, dont le plus connu reste « le cabanon » à la prison de Serkadji à Alger.

Dans une autre mesure, parlons aussi de la peur de se faire marier de force pour entrer dans un modèle de normalité, de la peur de tomber enceinte ou même d’enfanter pour certaines personnes transgenres masculines, pour qui cela pourrait être assimilé à une forme de traumatisme et tellement d’autres cas encore.

Les femmes ne sont pas en reste bien sûr ; lesbiennes et transgenres sont confrontés aux mêmes risques et au même isolement. Ces « garçons manqués », comme on les nomme souvent là-bas, doivent faire face à un défi supplémentaire. Dans une société où les droits des femmes en sont encore à leurs balbutiements, où les questions de mariages forcés, de maltraitances conjugales et d’agressions sexuelles font partie du quotidien, au sein même de la capitale et encore plus ailleurs; où la norme intégrée est qu’une femme existe à travers son époux, son frère, son père… je vous laisse imaginer quelles doivent être les conditions de vie d’une femme aimant une autre femme dans ce type de société.

Paradoxalement, dans cette société encore très jeune, où le cloisonnement entre personnes du même sexe est instauré depuis l’enfance, où la notion de plaisir et d’amour libéré ne se lit que sur quelques lèvres, les possibilités de rencontre entre personnes du même sexe sont très nombreuses. Nous parlions de danger tout à l’heure; qu’en est-il des dangers liés aux rapports non protégés ? Parler de sexualité de manière générale est déjà de l’ordre du tabou, vous comprendrez aisément qu’aucune éducation sexuelle n’est donnée au plus grand nombre. La plupart des personnes LGBTQ vivent leur sexualité de manière coupable, dans des rencontres clandestines, anonymes et le plus souvent, sans protection.

Que dire du danger qui vient de l’intérieur ? Que dire des ravages de ces standards intériorisés, au point de se considérer comme un « monstre », quelqu’un de « coupable », une erreur de la nature ? Que dire du manque d’accompagnement dans l’acceptation de soi et les ravages autodestructeurs qu’il entraine? Que dire du manque d’information qui les rend ignorants de leur propre nature, les pousse à se marginaliser davantage encore et à mettre leur santé en danger? Que dire de ceux qui passent par la prostitution pour pouvoir vivre leur sexualité librement ?

Fort heureusement, cette Algérie dont je vous parle est une société jeune et dynamique. De nombreuses initiatives sont prises aujourd’hui par des acteurs révoltés, désireux de faire évoluer les choses. C’est par l’instrumentalisation des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc) que purent se former des groupements de résistance cherchant à faire reconnaitre leur existence, se rassembler en communauté et défendre leurs droits. On retrouve le portail gai d'Algérie, l'association Alouen (« couleurs » en arabe),  l’association Amal, l'association Abu Nawas, l’équipe du premier magazine LGBTQ algérien El Shad (« anormal » en arabe) et bien d’autres groupes et associations travaillant en réseau à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Ce désir ardent de mobilisation s’est notamment fait sentir lors de la journée Tenten, Journée nationale de l’homosexualité en Algérie, le 10 octobre dernier. Chaque année à cette même date, la communauté LGBTQ est invitée à allumer une bougie et à poster la photo de celle-ci sur le net, loin du regard des foules et des bannières colorées. Cet acte simple a su devenir le symbole de cet espoir porté par cette communauté, et ce, depuis dix éditions.

Alors aujourd’hui, je suis fière d’être le témoin de cette avancée et demain nous serons … la Fierté.

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RIVO offre, depuis près de 25 ans, des services de soutien psychologique auprès des personnes qui ont été persécutées dans leur pays d’origine sur la base de leur orientation et identité sexuelle.  Le RIVO est Fier de partager ce récit et remercie Tamila d’avoir accepté de nous transmettre une tranche marquante de son expérience de travail. 


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