Pardonner à son bourreau

Un texte de Véronique Harvey
T.s., psychothérapeute, membre du réseau RIVO

En cette Journée mondiale du soutien pour les victimes de la torture, le Réseau d’intervention auprès des personnes ayant subi de la violence organisée (RIVO) dénonce cette forme de violence qui vise à briser la personnalité de la victime en la soumettant à des traitements dégradants et inhumains. Selon un rapport d’Amnistie Internationale (2015), un nombre croissant de cas de torture dans plusieurs pays ont été rapportés.

Depuis plus de vingt ans, le RIVO offre des services de thérapie gratuits à plusieurs de ces victimes, en tentant de les aider à retrouver leur dignité et à se reconstruire une nouvelle vie, ici, au Canada. Nous tenions à leur donner une voix en cette Journée mondiale du soutien pour les victimes de la torture. C’est pourquoi j’ai rencontré Ahmed, un journaliste qui nous parle de son séjour en prison et nous transmet, à travers son récit, une leçon d’humanité.

Support_Victims_of_Torture.jpg 

L'histoire de Ahmed

Je suis originaire de l’Afrique où j’ai travaillé en tant que journaliste spécialisé en conflits et violation des droits humains, en Afrique et dans le monde arabe. J’ai vécu dans un pays sans démocratie où la dictature règne depuis plus de 20 ans. Pour dénoncer l’oppression de notre gouvernement, j’ai mobilisé ma patrie, à travers les réseaux sociaux, à faire une marche pacifique. J’ai été arrêté, emprisonné et torturé pendant environ deux mois. Une fois libéré, j’ai fui mon pays pour rester en vie. Après un long parcours migratoire, je suis finalement arrivé au Canada où j’ai reçu l’asile. J’aimerais partager avec vous ce que j’ai appris de la violence organisée.

 

L'histoire familiale

desert.jpg

   

Je suis originaire de l’Afrique de l’Ouest de souche Kunta, un peuple du désert (2 millions) reconnu pour ses « marabouts de l’Afrique », ceux qui, un peu comme des magiciens de la santé, possèderaient des pouvoirs de guérison. Mon grand-père était chef d’une des douze communautés Kunta. Après son décès, père pris la relève. 

À 19 ans, mon père a quitté pour aller étudier dans les universités des grandes villes du continent africain. Il rencontrera ma mère lors d’un de ses séjours à l’étranger. Il a étudié à l’université et est devenu journaliste. Il m’a interdit de faire ce métier, car il en a beaucoup souffert. Il a été emprisonné pour avoir dénoncé l’oppression de la dictature qui règne dans le pays où je suis né. Lui aussi a été torturé. Il m’avait prévenu et je comptais bien lui obéir. Lorsque je me suis inscrit à l’université, j’ai donc choisi les sciences politiques. Mais une erreur administrative s’est glissée et je me suis retrouvé, malgré moi, en communications et journalisme. Et ainsi, je suis devenu, comme mon père, journaliste et gardien des droits humains.  

Ma mère, elle, m’a élevé pour être fort comme un vrai « Kunta » qui sait survivre dans les conditions les plus difficiles du désert aride. Comme mes parents avaient connu la dictature bien avant ma naissance, ma mère a toujours souhaité que je sois « fort », sans doute pour me protéger et me donner l’endurance nécessaire pour survivre à notre régime de fer. « Un homme du désert, ça ne pleure pas. » Mais moi, j’ai toujours été sensible. C’est peut-être ma sensibilité qui me donne cette capacité d’empathie envers les autres. Ça m’a donné un sens de la mission, la force d’agir pour changer les choses. 

En 2011, j’ai mobilisé la population de mon pays à manifester à travers les réseaux sociaux. Nous avons siégé et dormi dans les rues pendant plusieurs jours. Ce fut le « printemps arabe » de mon pays. Malheureusement, nous avons été vaincus. Ma participation à ces évènements de libre expression d’opinion envers un gouvernement dictateur qui refusait de nous entendre m’a presque couté la vie. Et c’est en prison que j’ai vraiment compris ce que ma mère a voulu m’inculquer : « être fort et ne pas pleurer… »

  

Séjour en prison

Durant mon séjour en prison, j’ai été torturé. Mes bourreaux m’attachaient les mains, ils m’ont battu. Ils m’ont cassé le nez, les doigts de ma main droite et une dent d’en avant, pour que les gens de ma communauté sachent ce qu’il m’était arrivé. C’est une tactique répandue des dictateurs pour faire peur à la population, pour intimider et empêcher la liberté d’expression. Mais le pire était lorsque mes bourreaux me mettaient dans un coin et criaient sur moi de toutes leurs forces. Les coups guérissent, mais les mots restent et ils ont continué d’agir sur moi, même après ma libération.  

J’ai été libéré par miracle. Juste avant de signer un accord international contre la torture, le gouvernement devait libérer tous les prisonniers politiques. Je pense que c’est pour ça que je suis sorti vivant.

  

Vivre après la torture

Pendant les premières années qui ont suivi ma libération, je ne voulais pas dormir. Car la nuit me replongeait dans la solitude et les tourments de mon séjour en enfer. J’ai beaucoup souffert, mais j’ai aussi trouvé en moi une force que je ne connaissais pas. Car dans le noir de ma cellule, j’étais seul avec moi-même, très seul, et à travers les mauvais traitements qu’on m’infligeait, j’ai trouvé  « la force »  que ma mère a voulu que je développe. Pendant les séances de torture, je refusais de pleurer. Je me suis même mis à rire, ce qui a déstabilisé un de mes tortionnaires. Voyant qu’il ne pouvait me soumettre à devenir une bête en colère, un animal plein de rage, il s’est mis à s’intéresser à moi. J’ai tout de suite compris que je devais continuer à l’intéresser si je voulais rester en vie. Je me suis mis à lui parler, et j’ai parlé, parlé, parlé... pour ma vie. Mais surtout pour préserver mon humanité et entrevoir la sienne. Au fur et à mesure que les jours avançaient, j’ai vu une lueur d’humanité dans les yeux du dragon. Et c’est précisément ça qui m’a permis de vaincre le désir de le haïr. 

 J’ai préservé ma propre humanité en pardonnant à mon bourreau

Aujourd’hui, je pardonne à celui qui m’a fait souffrir. Je me demande même quelle est son histoire. Avait-il eu un parcours de vie difficile qui lui donnait une fragilité psychologique? Est-ce cette faille qui le rendait vulnérable à perdre son humanité et que la police exploitait en lui donnant ce rôle? Était-il une victime facile que les forces de l’ordre savaient qu’il pourrait achever? Oui, je me pose toutes ces questions encore à ce jour et j’ai de la pitié pour cet homme. 

Ma résistance à perdre mon humanité est ma plus grande victoire. J’ai réussi à préserver mon « moi ». En refusant d’être séduit par la haine et la colère, j’ai vaincu les forces de l’horreur. J’ai préservé mon humanité. 

stock-photo-pencil-grip-pencil-in-fist-isolated-on-white-background-163951004_copie.jpg

Je veux continuer à revendiquer pour les droits humains, car je souhaite de toutes mes forces que le monde garde son humanité. C’est pourquoi j’aspire à reprendre ma vie là où je l’ai laissé et poursuivre mon travail de journaliste, ici, si le Canada m’en donne la chance.


   

Le travail du RIVO auprès des victimes de torture

En thérapie, on aide la personne à se reconnecter avec son identité, à reconstruire l’estime de soi brisée après une violence déshumanisante. On aide aussi à réparer une vision du monde sombre qui empêche de se projeter dans un avenir meilleur, plus serein. 

En aidant la personne à reconnecter avec elle-même, avec ses propres forces et sa capacité à se mobiliser (malgré un sentiment de peur paralysant), la victime peut enfin avoir le recul nécessaire pour se réapproprier sa propre humanité. Elle peut ainsi peut-être entrevoir de nouveau ce qu’il y a de beau et de bon dans l’homme. Retrouver la confiance dans l’humain et dans l’humanité permet plus facilement d’entrer en relation avec les autres. Ça permet aussi de se mobiliser pour se reconstruire une vie. 

Car si on croit que nos valeurs humaines de respect et de partage sont constamment menacées, on est voué à souffrir, à vivre dans la peur, la noirceur, le doute, l’isolement, et on ne peut s’intégrer. 

Au RIVO, on vise à redonner la capacité aux victimes de se projeter dans un monde capable de bonté et d’humanité, de respect de l’autre et d’amour. 

Pour en savoir plus sur la torture : 

Comité contre la torture, Nations unies

Soutenir les réfugiés et les demandeurs d'asile après la torture


Faire un don Devenir bénévole
Blogue Temps humain…
Au mois de mai dernier, deux intervenants qui travaillent auprès des personnes immigrantes ont participé à une formation sur la Menace...
Au mois de mai dernier, deux intervenants qui travaillent auprès...
Facebook

Facebook

Restons en contact