LE THÉRAPEUTE COMME UNE ADRESSE

Un texte de Gabrielle Roy 
étudiante en psychologie de l’UQAM

 

Michel Peterson est psychanalyste, travailleur social et clinicien de RIVO. Son travail auprès des personnes objets de violence organisée l’a amené à reconsidérer le but même de la torture : celle-ci servirait le plus souvent à susciter la peur ainsi qu’à perturber profondément le psychisme et non pas, comme on pourrait le croire, à obtenir des renseignements. D’ailleurs, un patient de Peterson, sommé, dans son pays d’immigration, d’avouer un crime qu’il n’avait pas commis a fini par avouer un non-événement, quelque chose qui n’a jamais existé. Et pour mieux atteindre les émotions de base (en premier chef la peur) et miner le psychisme, la torture bouleverse l’organisation biologique, la régulation et la cartographie affective de l’humain : quand l’enveloppe corporelle est tailladée, les gens cèdent et avouent ce qu’on exige d’eux… Quant aux moyens inventés pour parvenir à de pareils résultats, l’imagination est sans limite, note Peterson.

Les personnes qui arrivent dans le cabinet de Peterson ne parlent au fond que rarement de la torture comme telle (l’expérience de la torture se situe au niveau du non représentable, de l’impossible à penser et à symboliser), mais ce qu’elles disent y renvoie toujours : l’essentiel ne réside pas dans l’acte même de la torture, mais plutôt dans ce que celle-ci a mis au travail dans la psyché des torturés. Il y a des moments de douleur si intense, explique Peterson, que l’humain en arrive à arrêter de penser et le système psychique s’en retrouve paralysé. La personne qui fait l’objet de torture ne se situe plus dans le symbolique où l’humain fonctionne normalement : les coordonnées de la mémoire sont trop perturbées. Après le trauma, elle peut être comparée à un projecteur qui bloque toujours sur la même scène

 

Selon le DSM-V, une personne prise dans une telle impasse psychique vit un état de stress post-traumatique. Peterson questionne l’expression. Le « post », c’est « l’après » ; or, le trauma c’est toujours la répétition du même cauchemar, la paradoxe du futur antérieur, et il n’y a pas d’«après ».  

En de telles circonstances, Peterson préfère parler de la poste-troumatique, ajoutant le mot « poste » au néologisme « troumatique » de Lacan, lequel réfère au trou dans le la chaîne symbolique du sujet. Pour Peterson, un trauma, même crypté, peut être déplié s’il y a adresse et, bien qu’elle doive être faite avec une extrême finesse, une alliance thérapeutique doit être établie même dans la clinique des personnes objets de violence organisée. Mais pour réussir ce tour de force, le thérapeute doit reconnaître que les personnes objets de violence ont de la difficulté à imaginer que l’Autre soit encore dans le registre de l’humanité. Le lien fondamental à l’Autre a été, dans leur cas, détruit, et sur les résidus de cette destruction inénarrable plane un silence opaque, ce que Fédida appelle le déshumain. Pour cette raison, Peterson ne demande pas aux personnes qui viennent le consulter de raconter des récits de cauchemars ou de torture. La demande ferait fait déjà violence à la personne : énoncer directement la violence serait un scandale pour elle et risquerait de la plonger dans une honte extrême, celle d’avoir cédé à la douleur et celle d’être un survivant. Loin de se poser en expert du trauma, le thérapeute doit plutôt faire fonction de boîte postale à un discours même incompréhensible, mais qui est adressé. Il doit servir d’adresse qui reterritorialise la personne sans repères pour lui permettre éventuellement d’ouvrir des connexions qui sont susceptibles de l’amener à croire qu’un autre humain puisse être en lien avec lui. Ces connexions permettent également de resignifier et l’univers et la psyché, et de doter ainsi le sujet des repères qu’il lui faut pour progresser vers un ailleurs désiré.

« Loin de se poser en expert du trauma, le thérapeute doit plutôt faire fonction de boîte postale à un discours même incompréhensible, mais qui est adressé.


Faire un don Devenir bénévole
Blogue COVID-19: CANALISER SA PEUR ET RASSURE VOS ENFANTS
Article - RCI (Radio Canada International) Par Maryse Jobin | francais@rcinet.ca Publié le lundi 16 mars 2020 à 16:27Mis à...
Article - RCI (Radio Canada International) Par Maryse Jobin |...
Facebook

Facebook

Restons en contact